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COLD WAR

Pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, un musicien épris de liberté et une jeune chanteuse passionnée vivent un amour impossible dans une époque impossible.

La petite et la grande histoire

Il fallait être Paweł Pawlikowski pour proposer en 2018 un film au format carré en noir et blanc, sans tomber dans le ridicule, ni avoir l’air de céder à une mode esthétique, qui ne s’expliquerait autrement que par et pour le style. Car l’apparence de Cold War ne se justifie pas seulement par l’idée de faire un film qui montrerait le passé dans l’ombre et la lumière, mais surtout par pragmatisme : quand le décor est compliqué à appréhender, que l’environnement semble pauvre, par manque de moyens financiers pour réaliser son long-métrage, le carré resserre, recentre l’action (après tout, n’est-ce pas de cette façon que Instagram s’est popularisé, en concentrant un cadre pour mieux oblitérer l’inutile alentour ?) ; quand les couleurs d’antan sont ternes, que l’on tient à l’exactitude, que l’on refuse les tonalités sépia des biopics américains, dans lesquels on farde la photo de saturation dégoulinante, rien de tel qu’un noir et blanc au contraste poussé, taillé dans le vif lorsque les situations émotionnellement intenses surgissent, ce qu’un spectateur reconnaîtra en regardant attentivement Cold War. À la fadeur des teintes verdâtres et grises d’une Pologne communiste en mal d’autonomie, Paweł Pawlikowski préfère reproduire ce qui l’a fait connaître avec son précédent film Ida, oscar du meilleur film en langue étrangère en 2015, en poussant les curseurs de son histogramme photographique encore plus loin.

De l’émotion, de la passion, il y en a à revendre. On pourrait s’étonner des complications affectives et amoureuses qui se jouent entre Zula (Joanna Kulig) et Wiktor (Tomasz Kot), comme si elles semblaient ne jamais vouloir s’éteindre, comme s’ils étaient finalement tous les deux seuls au monde, entièrement absent de leurs préoccupations premières, ce qui paradoxalement les soumet tout entiers aux aléas d’une vie dans laquelle ils luttent peu, pour leur indépendance individuelle. C’est en songeant à ses propres parents, deux êtres furieusement « dramatiques », que Paweł Pawlikowski a écrit le scénario de Cold War.

Progressivement, ses géniteurs devinrent des figures tutélaires et abstraites, dont il extirpa la matière nécessaire à la création du couple infernal que forment Zula et Wiktor en les insérant dans sa Pologne natale, qui n’est pas sans rappeler sous certains aspects la situation politique actuelle, dans un effet de miroir assez peu glorieux. Il en fallait de l’agilité et de l’intelligence, pour être capable de ne pas vouer aux gémonies le grand amour, en y incrustant les incontournables montagnes russes, les affres du sentiment, comme il en fallait pour ne susciter aucune exaspération devant l’écran. Paweł Pawlikowski ne sombre jamais dans la complaisance, ni dans le jugement. Comment deux êtres aussi différents peuvent-ils tomber dans les bras de l’autre, les repousser, les fuir, puis replonger, comme si rien ne s’était produit ? Le film n’apporte aucune réponse, à ce mystère de la nature humaine. Il ne fait qu’en constater l’existence implacable et intrigante à la fois.  

Cold war de Pawel Pawlikowski
Cold War parle de la guerre froide et de ses conséquences sur les individus pour mieux montrer leur impuissance dans l’action. La stratégie à suivre oscille entre la fuite ou l’accommodation, mais rarement la lutte. C’est que Zula et Wiktor se sont chacun résignés à leur manière, en s’adaptant à leur caractère et à leur histoire. Vaincus, ils le sont avant d’avoir ne serait-ce que essayer de faire autrement, que ce soit Wiktor qui, musicien, décide de s’en aller à l’ouest sans s’opposer à ceux qui veulent instrumentaliser ses compositions nouvelles pour en faire un outil de propagande, ou Zula, qui a parfaitement saisi que tout ce qu’elle pouvait espérer du communisme, en tant que délinquante parricide aux yeux de la société, c’était de pouvoir vivre en dansant et chantant dans sa troupe, peu importe si les mots qu’elle prononce à voix haute sont pétris d’une amertume inénarrable. Chacun d’eux souhaite ardemment que l’autre comprenne sa position, fasse l’effort de l’épouser ; c’est dans ces instants d’adaptation factice que les liens se brisent, et que chacun retrouve sa case de départ. Jusqu’au moment où ce ballet incessant verra sa fin, dans la mort, le temps qui passe, la sagesse de chacun, ou dans l’excès de trop ? C’est la question posée par cette inspiration longue et si brève, qui se déroule en un tourbillon d’une heure et une vingtaine de minutes.  

Il faudrait se garder de toute historicité envers le présent, tout en admettant la force symbolique de Cold War. Ancien et moderne, est et ouest, sont des manichéismes qui jalonnent le film, à l’instar d’une Pologne tiraillée aujourd’hui entre tradition et transition. Omniprésente, la musique trace une frontière sensible en Wiktor, géographique dans les faits, accompagnée par les costumes régionaux des paysannes polonaises sur scène, dans l’exaltation d’un folklore remis au goût du jour que les puissants encensaient par nationalisme, et le piano jazz logé dans un bar parisien à la lumière tamisée, archétype de la musique nouvelle, et donc forcément décadente. Pourtant, la séparation n’est pas si simple, entre les genres. L’un n’est pas plus kitsch que l’autre ne serait ennuyeux et provoquant.

C’est dans la beauté des partitions jouées que le réalisateur nous prouve que tout morceau est légitime, dans la grande histoire de la musique, à partir du moment où l’essentiel est d’en célébrer la beauté. C’est aussi dans les tentatives de rassemblent les objets, les arts et les êtres que Cold War fait sa démonstration d’un film éminemment humaniste, un film dans lequel les chansons entonnées par Joanna Kulig (qui chantait déjà dans Ida) restent longtemps en mémoire.

> > > Lire aussi : l’autre critique (cannoise) de Cold war

La fiche
cold war affiche

COLD WAR
Réalisé par Pawel Pawlikowski
Avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza…
Pologne – Drame, romance

Sortie : 24 octobre
Durée : 87 min