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CANIBA

En 1981, Issei Sagawa, alors étudiant à Paris, défraya la chronique après qu’il ait – littéralement – dévoré le corps d’une de ses camarades de la Sorbonne. Affaibli par la maladie, il habite désormais avec son frère, Jun, qui prend soin de lui. Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, cinéastes et anthropologues, sont partis à leur rencontre. Caniba est le fruit de ce face à face remarquable.


Bon appétit

Le nom de Issei Sagawa ne dira peut-être rien à la plupart des jeunes lecteurs du Bleu du Miroir, quand il évoquera un souvenir vague chez les plus âgés. Car le temps efface tout, y compris la barbarie la plus sordide. Dans les années quatre-vingt, à Paris, un étudiant japonais peu remarqué, ainsi que peu remarquable, Issei Sagawa, s’éprend d’une camarade de classe, Renée Hartevelt, étudiante néerlandaise. Grâce à un prétexte fallacieux, il parvient à l’inviter chez lui, dans son studio parisien, l’abat à coup de carabine 22 long rifle, découpe quelques morceaux de chair de son corps, qu’il mangera durant trois jours, et s’enfuit avec le reste, désassemblé, pour être mis dans des valises, qui contribueront à sa perte et à son arrestation par la police française. L’affaire, qui aurait pu s’arrêter ainsi, continuera après la reconnaissance de sa culpabilité par le principal concerné : extradé au Japon, son pays d’origine, il deviendra une sorte de phénomène de mode, participant à des émissions culinaires, consultant pour la résolution d’autres crimes infâmes, et acteurs dans des films pornographiques, entre autres. Ce n’est que bien plus tard où, comme toute comète volante, il finit par tomber, sombrant ainsi dans l’oubli général.

Ces quelques lignes d’introduction sont nécessaires, si on veut comprendre quelque chose, à Caniba. Le documentaire ne consiste en aucun cas en un rappel des faits, assorti d’images d’archives, comme on peut en voir sur Arte, par exemple. Tout le chambardement médiatique qui eu lieu en France, où Issei Sagawa fut surnommé le « cannibale japonais », et au Japon ensuite, n’est pas vraiment mentionné. Des archives, il y en a, dans Caniba, qui sont parfois touchantes, avec ces instants en noir et blanc dans lequel Issei s’amuse avec son frère, parfois au-delà de la gêne, dans les séquences pornographiques qui le mettent en scène, jusqu’au moment où on lui urine dessus, et pas qu’un peu. Des séquences chocs, il y en a d’autres, dans Caniba, et il convient d’en faire la liste, pas par moralisme, mais pour prévenir que l’expérience peut s’avérer comme insoutenable, et justifie à elle seule, pour ce motif précis, que le film soit classé moins de 18 ans.

Parce qu’il y a Issei, qu’on devine à la fin de sa vie, mais aussi son frère, Jun, dont la bonhommie semble relever d’un individu sans perversion précise, jusqu’au moment où se succèdent des séquences d’auto-mutilations et de scarifications crues, réelles, et donc insupportables, tant on se sent pris au piège, devant l’écran de la salle de cinéma.

Un étalage de paraphilies

La sensation d’avoir payé sa place en étant complice d’un étalage de paraphilies, dont on se demande quand est-ce qu’on en verra le bout, est permanente, devant Caniba, et largement justifiée. Que les réalisateurs aient consenti à servir de médium pour un dernier tour de manège médiatique, généreusement prodigué à Issei Ishigawa, est une affaire qui les lie, eux, et leur protagoniste.

Progressivement, le malaise s’installe, car tout ceci est réel, tout ce qui est raconté, dans sa bestialité la plus crasse, est réel, et l’intention de se montrer, de se mettre en scène, à celui des deux frères qui, dans une compétition inhumaine, sera le plus obscène, est aussi réelle. En d’autres termes, il apparaît évident que ces Abel et Caïn s’étalent, dans le documentaire, à l’image de leurs visages, systématiquement filmés en gros plan et presque toujours dans un flou voulu, mais exaspérant, et pathétique, sur le plan esthétique. Jun, qu’on montre en train de se charcuter le bras, veut montrer à Issei qu’il est lui aussi, pervers, dans un autre style. Issei, quant à lui, argumente sur sa possible dangerosité. Il est probablement fini, mais il le clame, dans sa sobriété toute japonaise, manger quelqu’un, ce fantasme, il le possède encore. Issei et Jun se chamaillent, gentiment, dans des dialogues dont on voudrait nous faire ressentir la part d’humanité, dans un chantage au pardon chrétien, face à deux individus à qui il n’y a absolument rien à concéder. Parce qu’ils se servent du documentaire pour exister, encore un peu, à travers une époque qui, quoi qu’ils fassent, les a presque définitivement oubliés. Pour se rappeler à la mémoire du petit nombre de spectateurs qui se sera déplacé pour les regarder, sans forcément savoir à quoi s’attendre, à l’écran.

Faut-il se déplacer, pour voir ce dernier soubresaut vital ? Non, sûrement pas. La complaisance est bien trop prégnante, dans Caniba, dont le propos se résume à nous dire ce que nous savions déjà tout seul, comme des grands, c’est-à-dire que les êtres humains sont complexes, et que leur monstruosité coïncide avec des élans sentimentaux beaucoup plus touchants. On peut être attendri par un enfant qui aime l’univers de Disney, on n’a pas besoin d’un cannibale pour que cela nous atteigne. Souhaitons-leur de mourir dans l’indifférence la plus placide qui soit.

La fiche

CANIBA
Réalisé par Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor
Avec Issei Sagawa…
France – Documentaire (Interdit -18 ans)

Sortie: 22 août 2018
Durée : 90 min