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BUFFALO’66

Après cinq années passées à la prison de Buffalo, Billy Brown est libéré. Il part rendre visite à ses parents, qui ignorent tout de la nature véritable de sa disparition, et kidnappe sur sa route une jeune étudiante nommée Layla. Il lui demande alors de jouer le rôle de l’épouse fictive qui lui a jusqu’à présent servi d’alibi dans ses lettres. 

Buffalo Billy

Découvrir Buffalo’66 en 2021 est une expérience déconcertante. Son histoire, sur les grandes lignes, celle d’un homme instable sortant de prison qui va retrouver une rédemption en tombant amoureux d’une étudiante (Christina Ricci) qu’il a enlevé, peut très vite faire grincer des dents. De plus, il est réalisé par un artiste réputé pour sa réputation sulfureuse (pour ne pas dire, égocentrique et souvent détestable) : Vincent Gallo. Les aprioris sont évidemment là. Et à raison puisque Billy, le personnage principal incarné par l’acteur et réalisateur, s’avère profondément mal-aimable. 

Il faut le voir dès l’ouverture où, à peine sorti de prison, il s’en prend à la moindre personne qu’il croise pour un simple souhait d’aller aux toilettes. Mais pourtant voilà : Gallo est un metteur-en-scène qui redouble d’intelligence et qui a donc conscience de l’image qu’il renvoie. C’est pour cela que Buffalo’66 va nous balader (dans tous les sens possibles) dans un film étonnamment émouvant qui bouscule nos attentes avec son appropriation du médium cinématographique.

Familier du cinéma indépendant, Gallo fait preuve d’une maîtrise impressionnante pour plonger au cœur d’une âme ténébreuse et la comprendre (sans la cautionner). La ville de Buffalo, située à l’Ouest de l’État de New-York, échappe au brouhaha de la Grosse Pomme. Frappée d’une importante crise industrielle dans les années 50, son atmosphère est montré telle une ville fantôme où déambule des individus solitaires et aux trop nombreux regrets. Parmi elles se trouve donc Billy, jeune homme s’étant fait emprisonné à la place d’un autre pour en guise de dettes à un criminel joué par Mickey Rourke. Instable, il tente de se frayer une place auprès d’autrui dans un environnement tout aussi toxique que lui.

Buffalo 66

Le temps fort du film, ses retrouvailles avec ses parents (joués Ben Gazzara et Anjelica Huston), témoigne par le biais du montage d’une vie régie par les non-dits et les impulsions violentes. Gallo exprime cet isolement, ses pensées à un ailleurs idéal et ses traumatismes par des fulgurances impressionnantes, sans jamais qu’on s’y attende à la moindre seconde comme lorsque le personnage du père de Billy se met à chanter pour revivre son passé ou la danse au bowling menée par Christina Ricci. Ce qui donne à cette instabilité inconfortable une part plus touchante qu’à l’accoutumée car recentrée sur l’humanité de ses personnages.

Un dysfonctionnement qui va même dans le type d’histoire que raconte Gallo. Sans dévoiler la résolution de l’intrigue, disons qu’elle nous prépare à des tropes connus du cinéma indépendant américain. Il suffit de repenser à Abel Ferrara ou John Cassavetes (qui ont des liens de connexions avec ce film) pour penser qu’une seule trajectoire est possible à ce que l’on nous raconte. Et pourtant, par des arrêts sur images saisissants par une plasticité gore et grotesque, le film enlaidit par l’image un cliché du cinéma indépendant US et s’en va proposer tout autre chose. Une porte de sortie plus lumineuse, sans jeter son ambiguïté morale propre au personnage. Et c’est en cela que Buffalo’66 fonctionne redoutablement dans sa démarche. 

Pourtant balisé dans des trajectoires familières, Buffalo ’66 est un objet cinématographique fascinant pour sa capacité à bousculer les clichés même pour émouvoir et comprendre ses personnages. Par des images familières du cinéma américain sur une Amérique désindustrialisée et ancrée dans sa culture (notamment par le biais du sport), par une nonchalance ravageuse et un amour des personnages, c’est une plongée vertigineuse dans la tête d’un artiste difficile à cerner.


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