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CHEYENNE CARRON | Entretien

Quelques jours avant la sortie de Le corps sauvage, nous avons rencontré la réalisatrice Cheyenne Carron pour évoquer ses créations diverses en déambulant dans les rues de Paris. De Passy à Trocadéro, alors que la pluie avait laissé le goudron mouillé et qu’une lumière magnifique accompagnait les mots de la cinéaste. Un entretien libre et convaincu, à l’image du cinéma de Cheyenne Carron, et de vastes échanges autour de la chasse, de l’actualité, de l’Europe, des gilets jaunes, de financement et même de Netflix

Quelles sont pour vous les similitudes entre vos créations au cinéma, en parfumerie, en musique ?

Cheyenne Carron : Les noms, d’abord, c’est un langage commun. Avec le cinéma, en particulier, c’est dépeindre des mondes, des univers, qui sont des moyens d’expression pour poser quelque part son monde, sa liberté. C’est une histoire qu’on raconte. Mon parfum « Le corps sauvage » par exemple, est en lien avec le titre qui possède le même nom. On se raconte, dans un art.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de parler de la chasse, avec Le corps sauvage ?

Je voulais parler d’un personnage féminin, fort, libre, qui chasse. Ce désir de parler de la chasse est très ancien, chez moi. Je ne chasse pas, mais je pense que la chasse est un acte ancien, fondateur, chez l’Homme, la chasse nous inscrit dans la mémoire des hommes. C’est la survie. Quand la chasse est perpétrée avec respect, elle fait directement écho à la nature et à sa propre mort. C’est une chose fondamentale, que notre société moderne veut altérer, gommer.

À propos de la société moderne, le film parle également beaucoup d’Europe. Qu’est-ce qui vous parle, dans l’idée de l’Europe ?

Tout n’est pas mauvais aujourd’hui, dans l’Europe. Culturellement, il y a des échanges très intéressants entre les peuples, les nations. Il faudrait pousser davantage cette Europe des peuples, en renfonçant les ponts bâtis entre eux. Mais cela ne veut pas forcément dire un mélange ! Les traditions, les identités des peuples, ce sont des principes qui sont magnifiques. Il faut préserver ces différences, qu’elles ne disparaissent pas. Dans le film, avec ces jeunes réunis autour de Diane, j’ai voulu leur faire parler de cet idéal.

Vous y croyez encore, à un idéal européen ?

Il faudra qu’il y ait des gens très courageux pour proposer une Europe qui aille à l’encontre de l’économie du marché, perpétuellement liée à l’argent. La richesse se trouve ailleurs, on en parle pas assez. On doit réinjecter de la valeur dans les choses importantes. On voit bien chez les gilets jaunes, par exemple, qu’il y a un malaise, un vide, un besoin de transcendance.

J’ai toujours des soucis pour financer mes films, j’ai même songé à arrêter après Le corps sauvage…

Peu de personnes parlent de transcendance…

C’est vrai. J’ai manifesté, plusieurs fois, avec les gilets jaunes, il y a une exaltation forte, chez eux, que j’ai parfois connu dans des lieux de culte, comme l’église ! Je parle en tant que catholique.

Le corps sauvage film
N’avez-vous pas des difficultés à financer vos films, par rapport aux sujets dont vous traitez ? 

J’ai voulu proposer une quête esthétique, une dimension picturale avec Le corps sauvage. La Bretagne, qu’on voit dans le film, s’y prête largement. Je galérais vraiment, à l’époque, avec ce film, côté financement. D’ailleurs, j’ai toujours des soucis pour financer mes films, j’ai même songé à arrêter après Le corps sauvage. J’ai donc voulu le faire de la manière la plus personnelle qui soit, en faisant sauter les codes classiques de la narration.

Y a-t-il des cinéastes qui vous ont influencé ?

Ayant dix films derrière moi, je marche dans mes propres traces. J’avais des maîtres, je m’en suis libérée. Néanmoins, il y a des cinéastes que j’admire, bien sûr, parmi lesquels Rohmer, Pialat (Sous le soleil de Satan notamment), Kubrick, j’adore Barry Lyndon, Schoendoerffer… Les influences, il faut vite savoir s’en défaire ! Tous les films que j’ai regardé travaillent en moi.

Si demain, Netflix vous proposer de financer votre film, est-ce que vous accepteriez, compte tenu des difficultés dont vous parliez ?

Je vais faire un film en juin, avec un tout petit budget d’ailleurs, sur un jeune fils d’ouvrier, qui découvre au contact d’un ami originaire du Maroc sa propre histoire, celle de son pays, la France. J’ai eu un refus du CNC, une fois de plus. Le corps sauvage m’avait été refusé également, mais on m’a délivré le label art et essai. J’avais aussi un projet de film sur l’expérience intérieure de la guerre. J’aimerais en parler sous un angle poétique, philosophique. Netflix, s’il y avait la possibilité… Comment ça marche, d’ailleurs ?

Il s’agit d’un service qui propose aux usagers un catalogue de séries et films moyennant un abonnement.

Ah oui, d’accord ! Sans hésitation, s’ils me proposaient, je leur dirais oui de suite. Mes films sont des petits budgets, Le corps sauvage n’a même pas coûté 100 000 euros. Le budget moyen d’un long-métrage français, c’est environ 4 millions d’euros.

Comment choisissez-vous vos comédiens ?

Tout dépend. Très souvent, je fuis les comédiens dits professionnels. J’ai beaucoup de mal avec certains réflexes d’acteurs. Je cherche la vérité d’une personnalité. Ce qui m’intéresse, c’est de filmer l’être tel qu’il est dans la rue, dans la vie. Souvent, mes comédiens font un rôle, et difficilement un second, à moins d’une continuité entre les deux. Il m’est arrivé pour La fille publique, un film que j’ai réalisé, qu’une comédienne de renom ait accepté de jouer le rôle de ma mère, et puis je suis tombée par hasard sur une femme, à qui j’ai proposé de faire des essais, qui a tout donné, et je l’ai choisie elle. J’ai préféré cet ex-comptable, qui m’avait bouleversée. Dans Le corps sauvage, par exemple, j’ai choisi de vrais chasseurs. Je voulais des vrais gens.

Vous y parlez aussi de végétarisme, avec des débats.

Le végétarisme, ce n’est pas trop ma culture. Il y a trente ans, on ne se posait pas la question. En revanche, je trouve ça émouvant que les gens incluent le bien-être de l’animal, et l’écoute de leur corps dans leur démarche. C’est très important. C’est une manière de reprendre le pouvoir sur soi, son destin, on n’est plus dans la consommation sans réflexion. La conscience par rapport à la nature est une chose nouvelle. En revanche, peu importe la démarche, on se doit de respecter ceux qui ne pensent pas comme nous. Avoir conscience de ce qu’on mange, c’est aussi avoir conscience de sa place dans le monde, c’est une force.



Propos recueillis et édités par Julie Escamez pour Le Bleu du Miroir.