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CARTE BLANCHE | LE MONDE, LA CHAIR ET LE DIABLE

Carte blanche est notre rendez-vous bi-mensuel pour tous les cinéphiles… Deux fois par mois, Le Bleu du Miroir accueille un invité qui se penche sur un grand classique du cinéma, reconnu ou méconnu. Pour cette huitième occurence, nous avons choisi de tendre la plume à Nicolas R., l’homme qui se cache derrière le très complet blog Mondociné. Répondant à notre invitation, il choisit de revenir sur un classique tombé dans l’oubli, Le monde, la chair et le diable

Carte blanche à… Nicolas R.

Adapté du roman The Purple Cloud de M.P. Shield paru en 1901, préfigurant ainsi longtemps avant les bases et certaines idées du célèbre Je suis une Légende de Richard Matheson (1954), Le Monde, La Chair et Le Diable est l’exemple frappant du chef-d’œuvre marquant une vie de cinéphile tout en appartenant, tristement, à cette caste des œuvres fascinantes et mémorables mais ironiquement, méconnues et abandonnées dans la marge de la grande histoire du cinéma. Et pourtant… Tout comme le roman n’a rien à envier au classique de la littérature de grand Matheson, le film de Randall MacDougall n’a rien à envier quant à lui à ses adaptations (pour la plupart ratées ou seulement partiellement réussies) tant il brille par son écriture aiguisée, sa réalisation d’une modernité fabuleuse et les idées substantielles qu’il développe avec une maestria incroyable. L’exemple parfait du film d’anticipation dans toute sa splendeur, proposant un discours d’une rare puissance et maîtrise, débordant de toutes parts, au-delà des coutures d’un récit haletant à la solidité éprouvée. De fait, il n’est pas étonnant de voir à sa tête, non pas un réalisateur confirmé mais un scénariste de talent se frottant à la réalisation.

Randall MacDougall n’est pas un nom clinquant, il n’avait d’ailleurs rien d’un authentique metteur en scène, comme en atteste ses seuls six longs-métrage tournés en quinze ans, pour la plupart obscurs ou à la renommée relative. Homme de l’ombre, Randall MacDougall était surtout réputé pour sa plume, lui le scénariste de plusieurs classiques éternels, Le Roman de Mildred Pierce de Michael Curtiz, Le Crime était presque parfait d’Hitchcock ou encore le légendaire Cléopâtre de Mankiewicz. Avec Le Monde, La Chair et Le Diable, son troisième effort tourné en 1959, MacDougall a signé son plus grand film, son trésor, sa véritable contribution au septième art. Et quelle contribution !

Paranoïa et bras de fer politique

Après un prologue introductif factuel servant à installer sa future mécanique sans tourner autour du pot car l’essentiel n’était pas là, Le Monde, La Chair et Le Diable entre vite dans le vif de son sujet avec des plans d’un New York vidé de ses habitants, silencieux et désert. Un décorum littéralement impressionnant de réalisme, à faire froid dans le dos – À ne pas croire que le film date de plus de 55 ans ! Mais la plus grande force de l’œuvre de Randall MacDougall ne se situe pas dans son tour de force visuel saisissant. Elle va résider clairement dans l’écriture à venir, qui s’ingéniera en permanence à marier, avec brio, aventure terrifiante et profondeur idéologique, philosophique et thématique.

Cristallisant plusieurs genres en les adaptant à son univers, Le Monde, La Chair et Le Diable se veut tout d’abord un film d’anticipation reflétant le climat paranoïaque qui étreignait l’Amérique des années 50-60 avec la montée de la peur de la guerre froide et de la menace nucléaire. Plus qu’une peur, une terreur, une panique omniprésente dans chaque esprit de l’époque, face à une inconnue non maîtrisée et angoissante obligeant les populations à retenir leur souffle devant un effroyable bras de fer géopolitique prêt à imploser à chaque instant. Mais cette toile de fond n’est qu’une apparence et MacDougall va parvenir brillamment à transfigurer son récit pour lui donner bien plus d’épaisseur et d’ampleur qu’une simple histoire d’anticipation imaginant un sombre scénario tétanisant. Développant une romance sur la base d’un triangle amoureux aux accents de tragédie antique, il va ensuite s’orienter vers une sorte de western urbain des temps modernes, comme si les classiques Le Train Sifflera Trois Fois, 3h10 pour Yuma et autres pouvaient être transposés dans un univers radicalement différent et plus moderne que l’Ouest sauvage des cow-boys et des indiens.

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Parabole

De ce puzzle narratif naviguant entre les eaux troubles de plusieurs genres semblables à des affluents convergeant vers un fleuve dominant et imposant, MacDougall va alors tirer toute l’essence de son discours, de son but ultime, qui n’est autre que de philosopher sur la nature humaine, sa noirceur, sa folie, sa stupidité infantile, son égoïsme pathétique. Car Le Monde, La Chair et Le Diable n’est, au final, ni plus ni moins qu’une parabole doublée d’un pamphlet puissant.

Une parabole tout d’abord sur le genre humain et sa nature profonde, incapable d’apprendre de ses erreurs, reproduisant ad vitam aeternam les mêmes schémas sans même s’en rendre compte, du plus petit au plus grand microcosme. MacDougall pointe du doigt l’absurdité du conflit, de la guerre, la façon dont l’homme ne peut s’empêcher de se confronter à autrui par égoïsme personnel, comme incapable de concevoir un monde général dirigé par le bien commun, comme incapable d’entrevoir une vision de la société qui dépasserait son propre bien-être, sa propre personne et son propre intérêt. Et c’est ainsi que dans un monde réduit à seulement trois personnes, les protagonistes vont se débrouiller de déclencher comme une sorte de micro IVème Guerre Mondiale alors qu’ils sont encore sous le poids suffocant d’une troisième qui vient d’anéantir la civilisation et l’humanité toute entière ! L’homme trouve toujours un chemin qui va le conduire au conflit car il est dans sa nature d’avoir des sentiments d’envie, de jalousie, de haine, d’individualisme. Le propos est dur, terriblement fataliste, mais le regard sur le genre humain transpire d’une forme de résignation face à l’espoir de voir un jour l’homme lâcher cette folie qui l’habite et l’anime depuis des siècles et des siècles, et qui jalonne l’histoire du monde.

Pour justifier cette trajectoire symbolique recelant pourtant un profond humanisme derrière la diatribe virulente, MacDougall va s’appuyer sur son protagoniste principal, un « noir » interprété par le mythique Harry Belafonte. À une époque où les clivages discriminatoires étaient encore excessivement présents, les deux seuls survivants (dans un premier temps, avant qu’un troisième n’arrive) dans ce monde en proie au chaos, sont une femme blanche et un homme noir. Mais le poids de décennies traumatisantes de ségrégation est là, ancré. Au point que, presque dix ans avant les classiques La Nuit des Morts-Vivants de Romero, Dans la Chaleur de la Nuit de Norman Jewison ou Devine qui vient dîner ? de Stanley Kramer, MacDougall va livrer un puissant pamphlet contre le racisme, en faveur d’une humanité unie, solidaire, sans clivage, où les hommes seraient tous égaux en droit et en image. Du moins, le réalisateur veut y croire, mais il sait pertinemment à quel point il rêve d’une utopie encore loin d’être atteinte.

Un jour viendra…

La magie du parfait emboîtement entre ces deux discours thématiques va alors éclater au détour d’un plan fabuleux et qui aurait parfaitement mérité sa place au panthéon des plus importants de l’histoire du cinéma. Alors que Ralph Burton (Harry Belafonte) et son « rival » se livrent à un duel dans les désertes rues new-yorkaises, il va se retrouver seul, fusil à la main, devant un mur… Mais pas n’importe quel mur. Un mur où trône un extrait du discours de Martin Luther King : « Un jour viendra où l’on fera un soc de charrue avec les épées, où les nations ne se dresseront plus les unes contre les autres. Ce jour-là, le lion et l’agneau pourront se tenir l’un près de l’autre, sans s’effrayer. » Un plan. Un plan seulement. Mais un plan à la force implacable traduisant tellement de choses, du racisme à la dénonciation des conflits futiles qui broient le monde. Ici, l’amour d’une femme perdue entre deux hommes, les deux derniers hommes. Dans ce monde à trois, les derniers survivants trouvent le moyen de se combattre, de se faire la guerre pour quelque-chose. Constat navrant et pessimiste sur la nature humaine mais que la citation du Pasteur éclaire en pointant du doigt l’espérance de voir, un jour, ce cycle infernal répétitif cesser afin que la raison l’emporte. Un espoir matérialisé par le carton fin, remplaçant le traditionnel « the end » par un magnifique « The Beginning » (le commencement).

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Le Monde, La Chair et Le Diable vient s’inscrire dans une période, une époque précise du cinéma américain où le spectre de la guerre atomique était responsable de quantité de projets de science-fiction. Néanmoins, rares sont les œuvres à posséder la force de celle de MacDougall. Original dans son angle et son traitement, visionnaire, le film ne va pas s’attacher à prendre la direction classique et attendue de la survie au sein d’un monde apocalyptique. Il va même au contraire prendre la direction opposée d’un Je Suis une Légende ou Le Dernier Rivage de Stanley Kramer.

Ici, la solitude dans un New-York immense est traitée avec finesse et intelligence, sans toutefois faire basculer le long-métrage dans un ton professoral de mauvais alois. Surtout, elle va inlassablement être articulée aux deux thématiques principales défendues par l’œuvre toute entière. Témoin, Raph Burton, le héros de ce Le Monde, La Chair et Le Diable, accepte sa nouvelle condition. Il va « arranger » sa nouvelle vie, profiter de tout ce dont il a été privé par le passé, de par sa condition d’afro-américain : appartements de luxe, grands restaurants, bijouteries… Ralph va se recréer son univers, son monde idyllique, remettant l’eau, l’électricité, le téléphone, entretenant une illusion de civilisation. Mais reste la solitude néanmoins retranscrite par des mannequins de grands magasins, devenant ses seuls interlocuteurs. Des interlocuteurs factices et de fait sans préjugés, mais qui rapidement ne suffisent pas, ne suffisent plus… Puis viendra Sarah (Inger Stevens). Et avec elle, toute la gêne entre un couple opposé, elle blanche, lui noir, après des années et des années d’inégalités dont les stigmates restent ancrés en profondeur dans la personnalité de Ralph. Un Ralph qui va se sentir contraint et forcé de rester en retrait, de retourner à son « statut », comme conditionné par sa nature sociale. Face à lui, une Sarah qui s’en fiche mais qui, inconsciemment, ne peut se défaire de cet état de fait inculqué, comme lorsqu’elle lui sortira, innocemment : « Je suis blanche, majeure et vaccinée ».

Le Monde, La Chair et Le Diable est un film simple, sans artifice, dépouillé de tout effet stylistique. MacDougall démontre qu’avec seulement un vrai talent d’écriture et la résonance forte d’un (ou de plusieurs) propos, il est possible d’accoucher d’un très grand film, conjuguant intelligence et divertissement. Il serait grand temps de rendre justice à ce chef-d’œuvre humaniste trop souvent oublié et surtout, de lui offrir la place qu’il mérite dans l’histoire du cinéma.

Nicolas R. 

La fiche

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LE MONDE, LA CHAIR ET LE DIABLE
Réalisé par Ranald MacDougall
Avec Harry Belafonte, Inger Stevens, Mel Ferrer…
Etats-Unis – Science-fiction, Drame
Sortie en salle : 1959 – Reprise : 30 Mai 2007
Durée : 119 min




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