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CARTE BLANCHE | Koyaanisqatsi

Carte blanche est notre rendez-vous bi-mensuel pour tous les cinéphiles du web. Deux fois par mois, Le Bleu du Miroir accueille un invité qui se penche sur un grand classique du cinéma, reconnu ou méconnu. Pour cette nouvelle occurence, nous avons choisi de tendre la plume à Alexis Hyaumet, jeune homme talentueux et passionné derrière la très recommandable web-émission Le festival des bons films, mais également rédacteur pour CloneWeb et Filmosphère… Il choisit de revenir sur l’un des tous premiers documentaires écologiques, l’inoubliable Koyaanisqatsi.  

Carte blanche à… Alexis H.

À travers cette #CarteBlanche, qui m’est si aimablement offerte, j’aurais aimé vous parler de ma découverte de Star Wars à mes huit ans, de ma stupéfaction devant La Ligne rouge de Terrence Malick lors de l’un de mes premiers cours de fac ou bien du jour où j’ai compris l’importance des Aventuriers de l’arche perdue dans ma conception d’un cinéma inoxydable. Mais il aurait été trop facile de s’attarder sur mes impressions, aussi subjectives que communes à tant d’autres cinéphiles, à propos de ces œuvres connues et reconnues par beaucoup.

Mon choix s’est porté sur un tout autre type de film, plus discret par son faible écho auprès du grand public, mais à l’impact artistique indéniable dans l’histoire du cinéma contemporain. Car une carte blanche sert à faire partager ce que l’on aime aux autres, et surtout à faire découvrir certaines raretés sur lesquelles on mérite de s’y attarder et d’échanger ensuite. Un petit film donc, au titre que nombre d’entre vous n’arriveront à le lire correctement qu’après en avoir déchiffré chacune de ses syllabes, mais qu’une fois que vous l’aurez découvert, vous n’en oublierez jamais le nom : Koyaanisqatsi.

Une expérience de cinéma comparable à aucune autre

Derrière ce mot profane achevant mon introduction un rien péremptoire se cache une œuvre qui aura influencé plusieurs générations de cinéastes et de réalisateurs audiovisuels qui l’auront surement découverte au travers de ciné-clubs ou lors de leurs études en cinéma. Plus qu’un simple film, Koyaanisqatsi est une expérience audiovisuelle incomparable et inestimable. Pourquoi ? On serait d’abord tenté de le réduire au seul genre cinématographique dit “expérimental”, catégorie fourre-tout dans laquelle on déverse toute œuvre qui ne correspond pas à la norme en vigueur, tout en lui souhaitant une possible reconsidération à l’avenir. Plus qu’un documentaire OVNI, Koyaanisqatsi est à l’essence même de ce qu’est le cinéma, seul art qui permet de donner du sens par l’association. Association d’images (fixes ou en mouvement), de sons, de musiques, de récits… Associations opérées par ce que l’on appelle plus communément le montage.

Koyaanisqatsi est un film de pur montage. C’est un long-métrage de 86 minutes sans personnage, sans dialogue, sans récit, sans trame spécifiée au spectateur. Il est une pure expérience visuelle et sonore, laissant le champ libre aux associations de plans magnifiques du Grand Canyon, passant de chutes d’eau au flux constant des nuages et rasant la cime de reliefs verdoyants. Godfrey Reggio, réalisateur et l’un des initiateurs de ce projet fou, n’a rien inventé non plus. Il s’agit de remonter aux origines du cinéma que l’on connaît aujourd’hui, avec des œuvres comme L’Homme à la caméra de Dziga Vertov ou les montages avant-gardistes de Slavko Vorkapić. Du pur cinéma donc, où l’on se repose sur la seule technique du Septième art pour emmener son spectateur quelque part. Où ? C’est à vous-même de le trouver. Godfrey Reggio lui-même avoue que chaque interprétation de son film est la bonne. Certains y voient un film environnementaliste, quand d’autres y perçoivent une ode à la technologie ou une mise en garde contre cette dernière.

Seul le visionnage complet du long-métrage sera votre meilleur indice pour vous décider. Cependant, le titre “Koyaanisqatsi” signifie bien quelque chose. Il n’a pas été choisi au hasard et au grand désarroi de son réalisateur qui aurait préféré qu’il n’ait aucun titre du tout. Ce ne sera qu’au carton final que sa teneur vous sera révélée à travers un petit texte énumérant sa définition littérale accompagnée d’une annotation du réalisateur. Tout au long du film, vous aurez ces chœurs graves sur la piste musicale qui vous répéteront continuellement ce mot : Koyaanisqatsi, Koyaanisqatsi, Koyaanisqatsi… Encore et encore, jusqu’à une obsession hypnotique. Vos rétines et vos tympans seront imprégnés en accord de ces images associées à ce mot d’une autre époque, mais qui correspond tout autant à celle du tournage du film inattendu sorti en 1982.

Un film parfait, une oeuvre absolue

Cette aventure remonte au début des années 1970, avec une fondation américaine intitulée Institute of Regional Eductaion. Ses membres avaient pour but d’informer les citoyens des États-Unis de choses importantes à travers le pouvoir de l’image, notamment à la télévision. Leur premier coup d’éclat à une heure de grande écoute fut une vidéo parlant déjà de la collecte massive des informations personnelles et l’invasion de la vie privée par les groupes qui les possèderaient. Or, ces visionnaires n’étaient financés que par de généreux donateurs. Ne pouvant poursuivre l’expérience plus longtemps sur le petit écran afin de toucher à l’échelle nationale, le grand s’est vite imposé à cette fondation. Est alors arrivé Koyaanisqatsi. Godfrey Reggio et son collaborateur Ron Fricke s’associèrent pour se lancer dans ce chantier aussi vaste que flou. Leur défi était de tourner un long-métrage sans un plan de travail ou un scénario précis. 

Effectivement, avec Reggio à la réalisation et Fricke à la prise de vue, le tournage débuta en 1975 et s’étira sur trois années, accumulant les plans tournés en 16 et 35mm et vidant les fonds de leur association au risque de la faire péricliter. Koyaanisqatsi proposait un regard hors du commun sur le monde et sa lente transformation, cette transition d’un état de nature à un environnement technologique. Une évolution qui se fait avec autant d’émerveillement que de chaos, d’atrocités comme d’humanité. Inspiré par Los Olvidados de Luis Buñuel, Godfrey Reggio cherchait avant tout à provoquer son audience avec son film. L’aspect unique de ce dernier offre une expérience extraordinaire et nous pousse à une réflexion subtile qui se construit dans notre inconscient, durant toute la durée de cette œuvre absolue. Ce n’est qu’à sa dernière image que son sens nous saute aux yeux, comme une évidence.

 Des plans en hélicoptère avec un grand angle, des travellings, des time lapses nocturnes, des longs plans contemplatifs, des petits clips s’enchainant frénétiquement, tout y passe ou presque dans Koyaanisqatsi où le personnage principal est le territoire américain (de la fin des années 1970). Néanmoins, les questionnements que pose le film résonnent tout aussi bien encore aujourd’hui. Fait rare : n’étant attendu par personne, le film de Reggio eut tout le temps de se monter, soit cinq années en fin de compte ! Le réalisateur sut convaincre d’ailleurs à l’époque un compositeur de s’essayer à la musique de film : Philip Glass. Le musicien est l’autre pilier de l’entreprise colossale menée par Godfrey Reggio avec Ron Fricke pour les images. Cette première bande originale de Glass, simplement formidable, fut retravaillée pendant les trois dernières années de la post-production du film. Koyaanisqatsi correspond, au photogramme près, à la vision de son auteur.

Au-delà de l’expérience

Ayant eu vent du projet, un certain Francis Ford Coppola découvrit avant tous ce Koyaanisqatsi. Avec sa société American Zoetrope, le cinéaste apposera son nom prestigieux en présentation du long-métrage afin de lui offrir la distribution la plus large possible. C’est aussi à lui que l’on doit la suggestion des plans mémorables d’ouverture et de clôture du film, tournés dans le canyon Horseshoe de l’Utah. Le film marquera son temps et ceux qui l’auront expérimenté. On retrouve des traces de Koyaanisqatsi un peu partout, du Lucky Luke de Terrence Hill qui cite directement ses plans aux Watchmen de Zack Snyder qui empruntent la musique de Philip Glass pour le passé du Docteur Manhattan. Tout amateur de cinéma se devrait d’effectuer la démarche de découvrir ce film de Godfrey Reggio, mais également les autres qui composent sa filmographie. 

Car Koyaanisqatsi est, en fait, le premier volet d’une trilogie, dont le second acte sortira en 1988. Soutenu par George Lucas, Powaqqatsi traitera des mêmes questions que son prédécesseur mais en dehors des États-Unis. Il sera suivi en 2002 par Naqoyqatsi avec l’aide de Steven Soderbergh. De ces trois épisodes, forcément inégaux entre eux, Koyaanisqatsi ressort définitivement comme le plus réussi, le plus accompli par Reggio. Notons que le cinéaste continue encore ses expérimentations audiovisuelles, notamment avec son dernier Visitorsobjet visuel noir et blanc absolument fascinant sorti en 2013. Néanmoins, une scission entre Reggio et Fricke fut effective avant le lancement de Powaqqatsi. Le chef opérateur du premier film continua son chemin de son côté pour devenir réalisateur à son tour. Avec Baraka en 1992 et Samsara 2012, Ron Fricke poursuivit l’expérience cinématographique transcendantale amorcée par Koyaanisqatsi avec une extrême cohérence.

Il serait inutile que je prolonge plus loin cette analyse de ce film essentiel au cinéma. Koyaanisqatsi est une œuvre incroyable et bouleversante, pétrie de bon sens et d’humanité. Godfrey Reggio a la force de nous conter notre histoire sans nous imposer discours politique ou jugement de valeur. Pas de mise en scène, seulement du montage et de la musique. On reste encore figé par ces regards de passants incrédules à une caméra qui les observe, par ces voitures transformées en trainées lumineuses épileptiques recouvrant l’écran ad nauseam. Koyaanisqatsi est un voyage dont on sort transformé, grandi. Notre regard sur ce qui nous entoure a changé. S’il est en proie à la violence et la misère, notre vaste et petit monde demeure en constante évolution. Il ne reste plus qu’à savoir si nous saurons nous y adapter avant que nous l’ayons définitivement transformé, déséquilibré, détruit…

Alexis H. 

La fiche

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KOYAANISQATSI, LA PROPHETIE
Réalisé par Godfrey Reggio
Etats-Unis – Documentaire
Sortie en salle : 1982
Durée : 87 min




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