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ALEXANDRE AJA | Entretien

À l’occasion de la 5ème édition du Champs-Elysées Film Festival, nous avons rencontré le réalisateur Alexandre Aja, co-président du festival de cinéma franco-américain, deux jours après l’ouverture. Alors qu’une masterclass lui sera consacrée ce soir, nous l’avons questionné sur le cinéma de genre et sa réception dans l’hexagone et à l’étranger. 

Le Bleu Miroir : Comment se déroulent les discussions du jury sous la présidence de Nicole Garcia et vous-même ?

Alexandre Aja : Pour le moment, on découvre les premiers films. On en est au troisième. Il se dégage une véritable variété de films, tous très différents les uns des autres : de la fiction au documentaire, du genre au classique plus indépendant. C’est intéressant, même si l’on reste pour l’instant dans des discussions qui sont plus des premières réactions, des échanges. On est à peu près d’accord jusque là. Il n’y a pas encore eu de grandes bagarres, de divergences. Mais il y en aura je l’espère, c’est ça qui est intéressant. Ce qui me plait, c’est le débat autour d’un film et de sa découverte. On réagit tous différemment et on a une mission collective d’essayer d’amener un petit peu de lumière sur un film qui n’a pas de distribution en France, et de peut-être, par notre décision, lui permettre de trouver un public européen.

Qu’attendez-vous de votre rôle de juré ?

A. A. : Moi je suis là avant tout comme spectateur : je découvre des films. L’avantage c’est que je découvre des films sans rien savoir sur ces films-là. Chose assez rare puisqu’en général on est assez pollué par les bandes-annonces, les affiches, les critiques, les blogs… Tout ce qui va un peu déflorer le suspens. L’avantage, dans ce cas, c’est que je rentre dans la salle en ignorant presque le titre ! J’essaie absolument de garder une distance pour découvrir les films complètement vierge de toute information, un festival étant un rare endroit où on peut encore faire ça.

Quels sont les réalisateurs émergents qui vous intéressent ? Évidemment autres que ceux que vous produisez… Et dans le domaine du cinéma de genre ?

A. A. : Ah mais non, moi je ne m’intéresse qu’aux réalisateurs que je produis (rires) ! Plus sérieusement, je regarde beaucoup de films et la production est quelque chose que je fais un peu en plus, à côté, donc je me concentre essentiellement sur des projets dont je connais les réalisateurs ou avec qui j’ai déjà eu une collaboration. Mais il y a beaucoup de cinéma qui m’intéresse.

Récemment ce que j’ai aimé ? Évidemment It follows, c’était pas mal du tout. The Witch est également très intéressant, beaucoup plus qu’un simple tour de montagne russe. Ce film a d’ailleurs été un petit miracle de marketing aux États-Unis ! La bande-annonce est tellement géniale et donne vraiment envie de voir le film… Mais le film n’est pas vraiment sa bande-annonce. Dans son rythme, par exemple : quand on la voit, on s’attend à quelque chose de terrifiant, très rythmé, alors que c’est beaucoup plus un slow-burn, très intime, très noir et profond, sans être nécessairement terrifiant, et ça a très bien marché.

Et puis évidemment j’ai vu Grave de Julia Ducournau (à Cannes) qui est fabuleux. C’est vraiment très très bien… Enfin quelque chose de vraiment intéressant en France ! Ça fait longtemps que je n’y croyais plus pour être honnête… (rires)

Toujours à Cannes, j’ai vu le film de zombie coréen Dernier train pour Busan qui est vraiment bien foutu, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de voir Seoul Station, son film d’animation qui se déroule avant.  

Il est de plus en plus difficile de faire un film de genre en France.

Le jury du Festival de Cannes a remis le prix de la mise en scène à Personal Shopper d’Olivier Assayas qui s’essaie frontalement au cinéma fantastique. Qu’est-ce que vous évoque cette approche du fantastique par un cinéaste marqué « cinéma d’auteur français » ?

A. A. : (Il hésite) C’est compliqué de vous répondre, parce que c’est un ami d’enfance qui a produit le film donc je ne peux pas trop me prononcer. Je comprends l’approche. Il y a quelque chose, quand on traite de l’intime au cinéma, qui décuple l’effet produit dès que l’on glisse un peu dans le genre, comme Répulsion ou des films de même facture. On rentre dans une sorte de folie un peu personnelle, psychologique, on explore des coins de notre esprit qui sont beaucoup plus sombres. Et évidemment le genre permet d’aller beaucoup plus loin dans l’exploration de ces démons. Mais cela permet aussi de susciter, par des effets de peur et de suspens, beaucoup plus d’attention et d’exacerber l’expérience pour les spectateurs qui se retrouvent vraiment happés dans l’histoire et prisonniers du réalisateur. Je comprends que tous les réalisateurs, à un moment ou un autre, aient envie de s’atteler au genre. C’est extrêmement jouissif comme processus cinématographique : il permet d’utiliser l’intégralité de la boîte à outils, de la musique à la mise en scène, au découpage. Après, est-ce que Personal Shopper est vraiment un film de genre ou est-il juste parcouru de petits moments de genre ? C’est une autre discussion.  

Vous arrivez très bien à faire des films de genre aux USA, dont certains ont eu beaucoup de succès. Vous aviez réussi à en faire un très bon en France avec Haute tension qui a connu un certain succès. Pourquoi ne pas revenir en faire ici ? À quel point est-ce difficile de faire un film de genre en France ?

A. A. : On présente souvent Haute tension comme un énorme succès en France, mais le film n’avait pas si bien marché que ça en salles… Il avait fait environ 120 000 entrées. La critique était très bonne, si bien qu’on a vendu le même nombre de DVDs derrière – ce qui n’arrive presque jamais, ce ratio de 1 pour 1. La preuve qu’un film comme celui-la peut buzzer et être aussi un succès après coup. Mais ça a surtout été un succès dans le reste du monde.

La vraie question c’est : est-ce que le public est là ? Le film de Julia, Grave, va être un très bon exemple pour répondre « est-ce qu’on peut faire du genre en France ? ». Elle a les plus grandes reconnaissances dans les festivals, elle a le meilleur buzz possible, j’espère que ça va être une belle sortie. Mais le public français sera-t-il là ? Il y a quelque chose de très étrange. Quand on regarde des films de genre français qui ont « marqué », comme Haute tension, Martyrs, À l’intérieur… Dans le meilleur des cas (le film Ils), on atteint à peine plus de 200 000 entrées… (245 349 exactement – ndlr)

Promenons-nous dans les bois avait tout de même fait plus de 750.000 entrées…

A. A. : L’exception qui confirme la règle. Un phénomène complètement unique. Peut-être le titre ou le côté très « slasher teenager » ont joué… En revanche, on remarque que dès que le genre est anglo-saxon, il y a un public plus large. On peut faire des millions d’entrées sur Paranormal Activity et de très beaux scores sur d’autres films. Je pense que le public français, quelque part, ne veut pas y croire. Il y a un problème de parti pris au départ : « Un film de genre français, avec des acteurs français… Hmm je n’y crois pas, je n’ai pas envie de le voir ». C’est dommage parce que ça rend la production du film de genre français quasi impossible. On a un financement qui se base sur les pré-achats télé, qui sous-entendent du prime-time et donc pas d’interdiction aux moins de 16 ans ou même 12 ans. Donc le cinéma de genre est maudit dès le départ dans son financement. Mais si on faisait un cinéma qui, au moins, trouve son public en salle, il n’y aurait pas de problèmes ; mais ça n’est pas le cas, donc ça créé un paradoxe où il est de plus en plus difficile de faire un film de genre en France.

Le modèle qu’a initié Haute tension – c’est à dire un film qui « marchotte » en France, qui va très très bien marcher à l’étranger et qui va permettre d’en financer d’autres – est un modèle qui est en train de disparaitre… C’est un autre problème, mais ça va être à mon avis de plus en plus dur de faire des films de genre en France, malheureusement.

C’est un constat pessimiste.

A. A. : J’en suis le premier désolé. Pourtant le film de genre marche très bien à travers le monde. En France ça vient aussi du public, pas seulement de l’industrie.

Comment lutter contre ces aprioris ?

A. A. : Le côté francophone ? En même temps, dès que je sors un film en France, comme The Door (tourné en anglais), le film obtient 200 copies mais n’en aura pas plus de 10 copies en VO… Du coup, les gens le voient en français ! Pareil pour La colline a des yeux ou Piranha 3D. Les gens voient les films en français en France, mais ça c’est un autre problème. Donc ce n’est pas la langue française. Je crois que ce sont les acteurs, la facture, le décor… Le problème, c’est l’estafette de police…

Et pourtant, à l’étranger la « French horror » est admirée…

A. A. : C’est ça, Martyrs est un film culte dans tous les milieux du genre à travers le monde, et pourtant le film n’a fait pas plus de 60 000 entrées (38 236 – ndlr) en France.  

Mon fils joue avec des Lego Gardiens de la Galaxie, j’aurais préféré le voir jouer avec des Lego Cobra.

Vous semblez vous diriger vers d’autres horizons aves vos prochains projets : The 9th Life of Louis Drax, un thriller surnaturel…

A. A. : (Il coupe) À la frontière du surnaturel. C’est plus un film sur l’enfance et le drame, quelque chose de très personnel. Un très beau script que l’on m’a apporté quand je finissais Horns, qui est lui aussi très différent de ce que j’ai fait avant, qui est plus une comédie noire. Pareil pour Piranha 3D qui était surtout une comédie d’horreur… Je réalise que cela fait longtemps que je n’ai pas refait un « film de peur ». C’est quelque chose que j’aime beaucoup mais je n’ai pas encore trouvé le scénario qui me fasse revenir à ça.  

Mais plus radical encore, vous débutez le tournage à la fin de l’année de Le marquis, adapté de Le Montespan de Jean Teulé, pour Gaumont. Comment abordez vous un nouveau genre comme celui de la romance en costume ?

A. A. : Mais le film est très « genre », parce que le monde que décrit Teulé, la deuxième partie du 17ème siècle, est une folie pure en termes de saleté, de sang, de violence, de sexe. C’est absolu ! Ce n’est pas vraiment une romance, c’est très radical et punk. Je suis pour le moment le seul à penser ça, mais je vois dans Montespan une manière d’explorer, de pousser encore plus loin ce que j’ai commencé à faire sur Horns. Donc je suis vraiment plus radical, plus extrême, plus dingue, mais pour moi on est quasiment dans le même univers. Le script est écrit, tout le monde est partant.

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Où en êtes vous dans vos projets futurs ? Est-ce que…

A. A. : Cobra (avec un petit sourire) ? C’est très compliqué parce que c’est vraiment mon projet de coeur, ma passion depuis mon enfance. Evidemment, quand on nous a donné les droits, on a écrit, on a rencontré Buichi Terasawa, on a développé un univers, on a passé presque deux ans et demi à développer ce projet. On était très très proche de l’enclenchement du projet, que le film se fasse. Mais il y a eu un changement politique au sein d’un studio américain qui a fait que le truc a été retardé, et pendant ce temps là Marvel a lancé le chantier des Gardiens de la Galaxie, et en parallèle Star Wars est aussi revenu. Autant Cobra a vraiment un ADN très différent de Star Wars, un univers qui n’a rien à voir – l’humour et le sexe y sont très présents – autant c’est vrai que Les gardiens de la galaxie nous a un peu coupé l’herbe sous le pied. Il faut être honnête, le personnage de Chris Pratt, l’humour… C’est flagrant, je me suis même posé la question parce que tous les scripts de Cobra ont circulé un peu partout et on retrouve des similitudes dans le scénario… Mais c’est de bonne guerre. Je vois mon fils jouer avec des Lego Gardiens de la galaxie, j’aurais évidemment préféré qu’il joue avec des Lego Cobra.

Après, pour le coup, le projet n’est pas mort, j’y crois toujours à fond, on attend le bon moment, la bonne raison, le bon moyen d’y aller et de le faire. Mais le film coûte très cher, le dernier budget était autour de 130 millions de dollars. C’est grâce à Studio Orange qui nous a vraiment fait confiance, et nous a donné les moyens qu’on a pu développer un projet tel que Cobra, et avec également Dimitri Rassam et Aton Soumache. Mais bon, c’est compliqué de faire exister une autre franchise intergalactique en parallèle de celles des Gardiens de la galaxie et de Star Wars, pour une propriété intellectuelle qui n’existe pas du tout aux États-Unis.  

Qu’aviez vous prévu de garder du support originel, la musique ou ses thèmes ? Belmondo fera-t-il une apparition ?

A. A. : On voulait garder le thème, on avait parlé d’un caméo de Belmondo à un moment donné aussi. On a vraiment fait un très beau travail, tout ce que j’espère c’est que ça ne va pas se finir en Jodorowski’s Dune, et que je ne vais pas me retrouver à publier un livre un jour avec « regardez ce que ça aurait pu être ! », donc je garde l’espoir qu’on va quand même réussir à le faire un jour.  

Savez-vous si Joe Dante a aimé votre Piranha ?

A. A. :  Oui il l’a vu, mais ça n’a tellement rien à voir avec le sien. C’est presque des fois une astuce de marketing. Le film ne s’appelait pas Piranha, et pour des raisons marketing les Weinstein ont décidé d’acheter le titre du Piranha de Joe Dante. Mais le scénario n’est pas un remake, c’est à dire qu’il n’y a même pas de crédits sur le scénario de Joe Dante vu qu’on a rien à voir : on est sur des piranhas préhistoriques qui ont été libérés après un tremblement de terre. Mais on avait un cameo, ça on peut le dire maintenant, où on avait deux capitaines qui faisaient leur spitch de sécurité pour les jeunes qui allaient partir pour leur journée de « springbreak », et ça devait être Joe Dante et James Cameron. Dante avait dit oui et Cameron avait dit « peut-être ». Ensuite pour Cameron ça a d’abord été un problème de planning, puis un gros problème de 3D, de conversion, d’un débat qui est un autre problème…

Propos recueillis et édités par Lucas Guthmann & Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir. 
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Entretien réalisé à Paris, le 9 Juin 2016.

Remerciements : Alexandre Aja, Claire Vorger (CEFF), F.R.



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