alan-moore-portrait

ALAN MOORE | Éloge au Grand Magicien

Le visage noyé dans un stream of weed-ness brumeux, le regard creusé par l’ouverture des portes de la perception, l’esprit critique aux aguets de la moindre imposture, Alan Moore fascine, et inspire. 

Le magicien parle lentement, cherchant du regard le mot qui lui permettra d’invoquer au mieux sa pensée, estimant trop la langue pour se fourvoyer dans cette tyrannie moderne de l’opinion, trop absconse pour être considérée comme simplement médiocre. Chez Moore, la combinaison des mots entre eux n’est pas anodine : elle est acte de magie. Le mot est invocation, les mots sont formule(s). La magie, comme l’art, est la science qui manipule les symboles, les mots ou les images, afin d’agir sur le réel, qui n’est d’ailleurs que la perception que l’on en a. Autrement dit, elle permet de modifier un état de conscience, de découvrir un monde, et de transcender les limites de l’humain.

La magie n’est pas une mince affaire. Comme dirait l’autre, « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Beaucoup se contentent pourtant de diffuser leur opium, faussaires d’un pouvoir dont ils ne sont pas dignes. Au lieu d’émanciper les esprits, ces Big Brothers de la communication leur inoculent une douce passivité, à grands coups de jingles et de slogans serviteurs du dieu-Obey, démiurge humain, trop humain. Du parti Norsefire de V pour Vendetta à l’inoxydable Nixon de Watchmen, ces funestes montreurs de marionnettes hantent l’oeuvre de Moore, trouvant leur point culminant au travers de la monstruosité, mythique et infernale, de William « Jack the Ripper » Gull dans From Hell. Doppelgänger maléfique d’une humanité aveugle, « Jack », en bon apollinien, se place sous l’autorité du soleil, soldat de la Mesure et de l’Ordre supposément masculins. Derrière ce fanatisme misogyne, se trouve aussi une altérité plus grande : celle qui hanta Blake sous les traits d’un fantôme entomique, qui terrorisa Stevenson en révélant sa part sombre qu’il nomma « Edward Hyde », ou bien qui fascina Crowley par sa transcendance mythique.

Dieux et démons

Chez Moore, les dieux et les démons sont les colons de la psyché humaine. Ils sont donc « réels », dans leur grandeur, puissante et effrayante, comme dans leur monstruosité, créatrice et chaotique. Cette dualité, qui s’affranchit de la morale conventionnelle, ne joue pas le jeu des prophètes de l’au-delà. Au contraire, elle est inscrite dans nos corps, qui peinent à équilibrer cette capricieuse et archaïque balance. Aussi, si le divin venait à s’incarner sur Terre, il se lasserait rapidement de ce fourvoiement continu des hommes, trop enclins à la domination d’autrui, et à la quête du Pouvoir. « Totally indifferent », disait le Dr. Manhattan. Les discours, les guerres et les meurtres ne relèvent finalement que d’une vaste blague. Un smiley souriant à la vue du sang qui coule. A killing joke.

L’oeuvre de Moore n’est pas le terreau d’un nihilisme passif et stérile. Certes, la violence se déploie et se répète à travers les âges, au nom, encore une fois, de cette conquête perpétuelle du Pouvoir. Néanmoins, elle n’a pas su brûler les racines de sa plus grande ennemie : la culture. Infinie, foisonnante, dionysiaque, prise dans cette grande formule alchimique que Moore a souvent invoquée dans son oeuvre : Solve et Coagula. Solve détruit, Coagula reconstruit. La culture est invincible, comme le masque de V. Elle est immortelle, comme la Créature du marais. Hétéroclite, comme la Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Jouissive, comme les filles perdues. Bienveillante, comme la parole de Moore.

Après avoir transcendé les limites de la bande dessinée, le magicien tire sa révérence. Un dernier album, avant de prononcer, une nouvelle fois, la formule alchimique du Solve et Coagula. Depuis sa Jérusalem, plus connue sous le nom de Northampton, Moore fait sa mue, tel le dieu-serpent Glycon. Il poursuit son Grand Oeuvre, non plus au travers d’une série de phylactères, mais en rédigeant le scénario de ce grand spectacle qu’est l’humanité : The Show. Car après tout, le monde ne reste qu’une vaste blague…